La Toile du Jour n°4

Quelquefois, j'ai envie de revoir mes anciennes peintures.
D'autres fois, c'est la nécessité d'un rangement qui me pousse à les regarder.
C'est toujours une impression bizarre, je sais bien que c'est moi qui les ai peintes
et en même temps j'ai pour elles un regard extérieur
qui me permet de porter sur elles un jugement que je ne pouvais pas avoir
quand je les ai faites.

Si ce regard n'est pas en leur faveur, je les détruis
(je les mets de côté pour les recouvrir plus tard).


Mais il arrive que cet état de SDMPO (Spectateur-De-Mes-Propres-Oeuvres) soit jubilatoire:
je me suis réservé une bonne surprise et je suis plutôt content de moi.
Ne voir d'une peinture que sa trace photographique pendant des années
et me retrouver face à l'original
me conduit à accepter comme une évidence indiscutable que la toile devant laquelle je suis
est géniale, hypercool... bref je suis halluciné grave (j'indique aux générations futures
que ce texte est écrit en juillet 2001 et que j'utilise ici le langage de l'instant).

Je me vois contraint d'abandonner pour un moment mon angoisse existentielle,
source-entre autres-
de ma modestie maladive, pour m'abandonner au plaisir du spectateur heureux.


C'est ce qu'il vient de m'arriver en redécouvrant "Le Chemin Violet"
que je vais vous présenter ici.


Je vais donc coiffer la casquette d'exégète. Appelez-moi GEG (Girot2001-Exégète de-Girot1982).
Presque vingt ans!
Et ne croyez surtout pas que je suis tombé dans la fatuité la plus plate, je joue simplement un rôle.

Avant de laisser la parole à GEG, je précise que Violet n'implique pas forcément "champ de lavande",
comme semblait le croire un galeriste parisien à qui je montrais la reproduction de ce tableau.
Quoique après tout, étant donné qu'il passait ses étés à sillonner les Alpes de Haute Provence, on peut admettre
son interprétation.

Mais pour moi l'anecdote n'a d'intérêt que dans la mesure où,
par la magie du verbe ou de l'image, elle prend valeur d'archétype.

 

Le chemin violet
Huile sur toile, 162x130 cm, 1982 (H.82.04)


 


Ce chemin montre un espace concave qui se développe depuis nos pieds jusqu'à l'horizon.
Tous les éléments qui le composent sont mis à nu à la manière d'un puzzle prêt à éclater.
Les lointains sont aussi nets que le premier plan, les côtés que le centre.
Tout est ample, dilaté et uniformément précis. Notre vision fovéale, prise dans un tourbillon effréné, nous entraîne dans une recherche éblouie.

"Le chemin mystérieux va vers l'intérieur"
(Freidrich Novalis, 1772-1801)

La couleur violette est une couleur métaphysique. C'est par elle que s'achève le monde visible. Elle est un don ultime avant l'obscurité.

Mais on comprend que tout continue hors du châssis et, après une course visuelle éperdue,
le regard s'arrête au haut de la toile, sur le jaune-orangé, qui nous invite dans un monde autre.
La tension créée par l'éclat de ces deux zones lumineuses fait qu'on se trouve aspiré dans ce "chemin violet", vers cette lumière, promesse de calme et de volupté.
Voici une peinture proprement mystique, où tout est dit avec force et pudeur.

GEG

 

Traiter les choses de l'intérieur, la peau par ses plis, l'arbre par les crevasses de son écorce,
le ciel comme une immense mosaïque constituée d'une multitude de signes abstraits,
montrer le détail en même temps que l'aspect général, la structure des éléments
au moins autant que leur apparence,
sont des constantes que l'on retrouve dans mon travail, au long des années.

 

détail d'une toile de 1975 (Neige et ciel-H7530)
détail d'une toile de 1980
(Vague déferlante-H8002)
détails de "Micocoulier" de 1982(H8231)
et de "Sol de cailloux" de 1980(H8032)

Voici la toile "Le Chemin Violet" en cours d'élaboration pendant l' été 1982 :


En voici un détail :


Et voici la peinture dans sa totalité :

Le chemin violet - Huile sur toile - 1982 - 162 sur 130cm. - H8204
"The purple road" - Oil on canvas - 1982 - 63x51 in. -(H8204)

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